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Au Soudan, ce sont les intérêts économiques qui priment

27 avril 2023

Les deux généraux soudanais bénéficient de soutiens parfois fluctuants au gré des intérêts des Etats.

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Un jeune garçon vu de dos croise ses mains sur sa tête en contemplant les ruines d'une maison à Khartoum (photo du 25 avril 2023)
A Khartoum, les destructions continuentImage : Stringer/REUTERS

Au Soudan, de violents combats ont repris dans la capitale, Khartoum, et dans la région du Darfour, dans l'ouest du pays.

Dans la seule journée d'hier [26.04.23], au moins huit personnes ont été tuées dans les violences, selon le syndicat des médecins cité par l'AFP.

Le général al-Burhane affirme pourtant être prêt à discuter d'une prolongation de la trêve avec les paramilitaires des Forces de soutien rapide, c'est-à-dire les troupes du général Mohamed Hamdane Daglo, plus connu sous son surnom de "Hemedti". Mais les témoignages recueillis à Khartoum concordent pour dire que la situation est catastrophique. Et cela même si, officiellement, la trêve qui a débuté mardi reste en vigueur.

De la fumée s'échappe au-dessus d'un quartier résidentiel de Khartoum (photo du 16 avril 2023)
Des tirs sont toujours signalés dans la capitale soudanaiseImage : AFP

Des combats à Khartoum

De gros nuages de fumée s'élevaient encore ce jeudi 27 avril au-dessus de la capitale soudanaise. Des avions militaires continuaient de survoler la banlieue nord de Khartoum où des tirs à l'arme lourde et à la mitrailleuse étaient encore échangés.

Il y avait déjà eu plusieurs morts confirmées la veille, le mercredi 26 avril. La situation humanitaire se dégrade, dans la capitale comme dans d’autres régions du pays.

Aleksander Saatashvili, employé géorgien de la compagnie aérienne Geo Sky, fait part de son soulagement : il a pu être évacué du pays après avoir été bloqué plusieurs jours à Khartoum. "Nous avons été encerclés par les rebelles pendant 10 jours", raconte-t-il. "Les conditions étaient vraiment insupportables, les tirs venaient de partout, il y avait des bombardements probablement toutes les heures. C'était très difficile. Dieu merci, nous avons survécu."

Dans une interview accordée à la Deutsche Welle télévision, l'ambassadrice du Soudan à Berlin, Ilham Ibrahim Mohamed Ahmed, en appelle au soutien de l'Allemagne et de l'Union européenne. La diplomate souligne un "grand besoin d'aide humanitaire, en particulier de soins médicaux", qu'elle impute aux "destructions importantes causées par les Forces de soutien rapide [commandées par Hemedti]".

Evidemment, l'ambassadrice représente le pouvoir en place, celui du général al-Burhane, mais le syndicat des médecins confirme que 14 hôpitaux ont été bombardés et 19 autres évacués.

Montage des portraits d'Abdul Fattah Al-Burhane (à gauche) et Mohamed Hamdan Dagalo alias Hemedti (à droite)
Les généraux al-Burhane (à g.) et Hemedti (à d.) se livrent une lutte sans merci pour le pouvoirImage : Bandar Algaloud/Mahmoud Hjaj/AA/picture alliance

Urgence au Darfour

Au Darfour aussi, région dans l'ouest du Soudan, frontalière avec le Tchad, la situation empire, comme en témoigne Thomas Okedi, responsable local du Conseil norvégien des réfugiés, une ONG présente sur place :

"Cela fait maintenant onze jours. Onze jours de souffrance, onze jours de morts, onze jours de familles qui manquent de nourriture, onze jours d'enfants qui vivent dans une situation désespérée, onze jours de désespoir".

Et maintenant les hostilités en sont même à leur 13è jour.

Les appuis extérieurs

Un soutien indubitable est celui apporté par l'Egypte au général al-Burhane. Le maréchal al-Sissi est un modèle pour lui, et l'Egypte compte sur la relative stabilité qu'incarne le chef de la junte au pouvoir à Khartoum pour contrer le barrage géant que construit l'Ethiopie sur le Nil bleu, et qui fait craindre à l'Egypte pour ses ressources en eau. L'Egypte a déjà envoyé des avions de chasse au Soudan.

A l'inverse, comme l'explique Marina Peter, directrice du Forum Soudan et Soudan du Sud en Allemagne, l'Ethiopie était, jusqu'il y a peu, plutôt favorable au camp Hemedti, au-delà même du projet de barrage GERD sur le Nil bleu.

Interview avec Antoine Basbous (Observatoire des pays arabes)

"Les Ethiopiens soupçonnaient al-Burhane, pendant la guerre du Tigré, d'avoir laissé des combattants tigréens passer la frontière, voire même de leur avoir fourni des armes", rappelle Marina Peter. "C'est pour cela que les relations de l'Ethiopie avec al-Burhane ont été particulièrement mauvaises, ce qui s'est un peu arrangé depuis."

Trafic d'or et mercenaires

Le commerce de mercenaires serait par ailleurs une spécialité du général Hemedti, qui aurait fait fortune grâce à cela et au trafic d'or. Ce qui lui aurait permis de tisser des liens avec plusieurs dirigeants étrangers, en prêtant des combattants en Libye ou pour se battre au Yémen par exemple. Antoine Basbous, directeur de l'Observatoire des pays arabes à Paris évoque une autre puissance :

"Je crois qu'en plus de l'Egypte, il y a sans doute l'Arabie Saoudite aux côtés du général al-Burhane, en revanche, son adversaire Hemedti a à côté de lui, très visiblement, les forces vives Wagner, le général libyen Haftar qui fait le transitaire au profit de Wagner et sans doute les Emirats arabes unis."

Des réfugiés soudanais se présentent à un bureau pour recevoir de l'aide du PAM au Tchad (photo du 26 avril 2023)
Des dizaines de milliers de réfugiés soudanais ont déjà fui dans les pays voisinsImage : MAHAMAT RAMADANE/REUTERS

Antoine Basbous pense que les deux généraux soudanais ont un même objectif : prendre le pouvoir et s'enrichir. Alors la guerre pourrait durer.

Cela dit, Marina Peter estime qu'aucun des pays voisins du Soudan n'a intérêt à un enlisement qui déstabiliserait toute la sous-région, déjà fragile. 

"Il y a déjà une initiative de l'IGAD. Les présidents du Kenya, de Djibouti et du Soudan du Sud essaient d'opérer une médiation. Certains se sont amusés de voir le Sud-Soudanais Salva Kiir dans cette initiative mais il vient lui-même de passer par là", rappelle Marina Peter. "Les puissances régionales essaient d'éviter qu'il y ait trop d'intervention extérieure."

"On peut le comprendre", poursuit-elle : "Israël, la Turquie, les Etats-Unis ont déjà signifié qu'ils étaient prêts à servir de médiateurs. Mais on a vu dans un passé très récent, en Ethiopie, qu'une médiation qui vient de la région elle-même a plus de chances d'aboutir. Même si personnellement je pense que cette médiation est vouée à l'échec car les deux généraux voudront se battre jusqu'au bout."

Un point de vue que partage Antoine Basbous qui résume la situation par un proverbe : "Il ne peut pas y avoir deux crocodiles dans une même rivière".